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Enquête. Le banquier maudit (source: TelQuel

Ajoutons le casting, forcément de rêve : un tout-puissant patron de banque, un notaire aux méthodes peu orthodoxes, un homme d’affaires pris à la gorge par des dettes colossales, une multitude de promoteurs immobiliers et d’agents intermédiaires, des cadres supérieurs de banque, etc.
Le résultat final est un énorme imbroglio juridico-financier, où spéculations foncières riment avec dettes bancaires. Récapitulons : un trésor foncier de 540 hectares, des transactions supérieures à 400 millions de dirhams, des dettes bancaires qui s’élèvent à 200 millions de dirhams et des pots-de-vin équivalant à 35 millions de dirhams. Le tout dénoncé par une plainte, impliquant l’ancien banquier numéro 1 du pays. C’est à cela que ressemble, en condensé, la spectaculaire affaire Khalid Oudghiri – Abdelkrim Boufettas.

Boufettas se confesse, Chaabi se lâche
A l’origine du scandale, une plainte déposée le 1er août 2008 par Abdelkrim Boufettas, neveu de l’ancien ministre de l’Habitat, Abderrahmane Boufettas, et membre d’une grande famille soussie qui compte parmi ses partenaires d’affaires un certain Driss Jettou. La plainte contient des chefs d’inculpation à faire trembler Bernard Madoff en personne : escroquerie, vol, abus de confiance, faux et usage de faux, trafic d’influence, etc. Même si elle est déposée contre X, la personne visée est un “banquier marocain exerçant à Jeddah”. Comprenez Khalid Oudghiri.
Selon la plainte, l’ex-PDG d’Attijariwafa Bank aurait forcé la main à Abdelkrim Boufettas pour l’obliger à brader un terrain hypothéqué au profit du promoteur Miloud Chaabi. Boufettas s’auto-dénonce comme corrupteur en affirmant avoir versé un pot-de-vin au banquier par l’intermédiaire de son notaire, un certain Mohamed Hajri. Le plaignant profite du pouvoir d’appréciation du Parquet, qui s’appuie sur l’article 256-1 du Code pénal pour lui accorder le “bénéfice d’une excuse absolutoire”. Autrement dit, l’immunité.
Avec les premières auditions du plaignant devant le juge d’instruction durant le mois de septembre 2008, ainsi que les premières convocations des témoins, c’est tout le landerneau financier qui est sous le choc. Miloud Chaabi, entendu dans cette affaire, fait une première sortie médiatique dans la foulée, dénonçant “une cabale qui sert les intérêts de certains”. Lhaj, comme on l’appelle, se dit dégoûté et menace de se retirer définitivement des affaires. Il confie au passage que des membres de la famille Boufettas lui ont assuré avoir “subi des pressions pour activer la plainte”.

Exilé chez les émirs saoudiens
A chaud, les révélations confortent les théories développées dans des salons à cigare de la capitale économique. Certains milieux n’y voient, en effet, qu’une chasse à l’homme menée contre Chaabi, le “milliardaire du peuple”, pas forcément en odeur de sainteté au Palais. Ils y voient aussi, et surtout, une forme de “punition” administrée à Khalid Oudghiri, le banquier qui a donné bien du fil à retordre à toute la communauté des affaires, et particulièrement à ses administrateurs : les gestionnaires des affaires royales.
Oudghiri, donc. Ce banquier dont personne ne renie le talent a été recruté début 2003 par Mounir Majidi et Bassim Jaï Hokimi, respectivement PDG du holding royal Siger et de sa filiale ONA, pour prendre la tête de la BCM (Banque commerciale du Maroc), à la veille du rachat stratégique de Wafabank. Oudghiri mène avec brio la fusion de ces deux établissements, donnant naissance à la plus grande banque privée du royaume : Attijariwafa Bank. Au fil des années, gagnant en autorité, en prestige, mais aussi en arrogance, Oudghiri, pourtant professionnellement irréprochable, voit sa cote décliner. Fatalement, ses patrons décident de se débarrasser de lui pour “incompatibilité d’humeur”. Oudghiri est finalement “démissionné” en mai 2007 après un long feuilleton à rebondissements. Après quelques mois de vacances, le golden boy déchu arrive quand même à rebondir. Il s’exile en Arabie Saoudite et prend les rênes d’Al Jazeera Bank, une des plus grandes banques d’affaires saoudiennes. Il est d’ailleurs dans son luxueux bureau à Jeddah quand il apprend sa convocation (au Maroc) par le juge d’instruction suite à la plainte de Boufettas. A l’époque, il ne prête que peu d’attention à cette affaire qui met en émoi tout le milieu des affaires. A un journaliste qui, en octobre 2008, a pu le joindre au téléphone, il rétorque : “Moins j’entends parler d’Attijariwafa, mieux je me porte”. Oudghiri est confiant. Comme à son habitude. Il n’est même pas ébranlé par le mandat d’arrêt international émis contre lui en novembre 2008. Un mandat qui aurait d’ailleurs été transmis aux autorités saoudiennes qui n’ont pas donné suite.
Aujourd’hui, Oudghiri n’est plus en poste chez les princes saoudiens et il est officiellement poursuivi pour complicité de corruption, selon les conclusions du rapport du juge Serhane. Un rapport qui a le mérite de fourmiller de détails plus ou moins précis sur l’affaire Boufettas – Oudghiri. Ce qui nous amène, via de multiples recoupements, à vous reconstituer le détail de l’affaire par laquelle le scandale est arrivé.

La méthode Oudghiri
Flash-back. Nous sommes en 2002 et la famille Boufettas a quasiment la corde au cou. Toutes les sociétés du groupe sont endettées auprès de la BCM, ancêtre d’Attijariwafa, et peinent à faire face à leurs échéances. Montant global de la dette : plus de 175 MDH. Une fortune.
La procédure judiciaire pour le recouvrement de la créance est logiquement enclenchée. Selon le témoignage d’un cadre de la banque, entendu par le juge d’instruction : “Abderrahmane Boufettas, l’ancien ministre (1985-1992), a lourdement insisté pour obtenir un geste de la banque (BCM) dirigée par Abdelaziz Alami”. Les termes du deal : supprimer les intérêts de retard sur la créance pour ramener le montant de la dette à 137 MDH, soit une baisse de près de 20%, et fournir la main levée sur le bien foncier pour permettre de le vendre et de rembourser la totalité des emprunts.
Mais rien ne marche comme prévu. Les mois passent, les Boufettas ne s’en sortent toujours pas et la procédure judiciaire de recouvrement reprend son cours. Entre-temps, le management de la BCM change avec l’arrivée de Khalid Oudghiri à la tête de la filiale de l’ONA.
La nouvelle star de la place bancaire a son style propre et sa manière de voir les choses. Les règles prudentielles et de contrôle, Oudghiri tient à les appliquer à la lettre. Il veut également recouvrir les arriérés de la banque, coûte que coûte.
À la banque, on pointe alors du doigt les partenaires jugés “mauvais payeurs”. Dans le lot, bien sûr, les Boufettas, qui voient la ristourne de 20% accordée par l’ancien président remise en cause. Leur dette remonte donc de nouveau à 175 MDH. Pire, le terrain mis en hypothèque est exposé à la vente aux enchères, pour respecter les règles de provisionnement bancaire. Cela tombe très mal pour les Boufettas, qui sont alors en passe de finaliser la vente d’une parcelle de 53 hectares, pour récolter quelque 41 MDH.

Passation de relais, de consignes, etc.
C’est à la veille de cette vente aux enchères, convenue pour le 16 mars 2004, que les présumées opérations de corruption auraient démarré (voir reconstitution). En gros, le notaire Mohamed Hajri, en charge de cette cession, aurait profité de sa proximité avec le président Khalid Oudghiri pour négocier un nouveau protocole de prêt pour son client Abdelkrim Boufettas (qui a remplacé son oncle Abderrahmane dans la gestion du dossier des crédits). Les termes ? Renégocier un nouveau protocole avec la banque, moyennant un pot-de-vin négocié à 13 MDH, que le golden boy du Makhzen économique se partagerait avec son ami notaire.
Boufettas s’engage à rembourser l’intégralité de la dette arrêtée : 45 MDH dans l’immédiat et 130 MDH dans un délai d’un an. Pour mieux verrouiller le dossier, l’homme d’affaires en difficulté aurait été obligé de signer un contrat de vente dit en “dation en paiement”. En plus simple : si, à échéance, les remboursements ne sont pas effectués, le terrain hypothéqué devient propriété de la banque au prix du reliquat de la dette. Ce document sera signé par le seul Boufettas. Oudghiri, qui devait représenter la banque, ne le signera jamais. “Une attitude curieuse et incompréhensible de la part du PDG”, commente un cadre d’Attijariwafa, appelé comme témoin.
Dans toutes ses déclarations devant le juge d’instruction, Abdelkrim Boufettas dit avoir accepté les deals proposés parce qu’il était pris à la gorge par la vente aux enchères. “Cela démontre au moins que c’est un piètre négociateur. Il aurait pu, au bas mot, négocier la suppression des intérêts, comme il est d’usage dans les départements de recouvrements et contentieux. Et si Oudghiri était effectivement corrompu, il aurait sans doute accepté”, nous explique un banquier, avant de poursuivre : “Il est pourtant curieux que Oudghiri n’ait pas exigé que Boufettas verse la totalité des 41 MDH du produit de vente de la première parcelle comme remboursement”. Malgré les tentatives répétées de TelQuel, Abdelkrim Boufettas et Khalid Oudghiri sont restés injoignables. Le notaire Mohamed Hajri, de son côté, n’a pas désiré répondre à nos demandes d’éclaircissement. Il s’est contenté de nous déclarer : “90% de ce qui a été rapporté n’est que pur mensonge. Je parlerai devant la justice et j’espère que la vérité va éclater devant une Cour impartiale”.

Les problèmes de Chaabi, les absences de Oudghiri
Après la signature de l’accord du 15 mars 2004, qui aurait donc été négocié moyennant de gros pots-de-vin, Boufettas peut respirer. Mais pour un court moment seulement. L’année tourne vite chez les businessmen et Boufettas n’arrive toujours pas à liquider son terrain pour payer sa dette. En mars 2005, seule une petite parcelle de 57 hectares a été vendue pour 42 MDH (dont une partie a été reversée à Attijariwafa) et la vente d’un autre lot de 57 hectares est en cours de finalisation. La banque ne récupère donc pas son dû. Elle ne prend pourtant pas possession du terrain comme le lui permet le contrat “dation en paiement” que Oudghiri peut signer à tout moment. Pourquoi ? Parce que, selon Boufettas, “un délai supplémentaire de 9 mois et une réduction de dette de 15 MDH ont été accordés contre un nouveau pot-de-vin à Oudghiri pour 23 MDH, toujours via le notaire”.
Et le temps passe, encore. En décembre 2005, Attijariwafa commence à mettre la pression sur Boufettas pour vendre sa propriété au promoteur que Oudghiri a choisi pour lui. Miloud Chaabi, donc, qui offre 283 MDH pour s’octroyer le terrain. Mais la transaction traîne en longueur. Chaabi a du mal à enregistrer son terrain et, surtout, son projet de construction est rejeté (les parcelles seraient mitoyennes à une réserve de chasse). En aurait-il été autrement si la banque royale avait récupéré, pour son propre compte, le fameux terrain ? On n’en saura jamais rien.
Toujours est-il que les collaborateurs de Oudghiri, entendus durant cette phase d’instruction, estiment “qu’il (Oudghiri) aurait dû activer l’option d’achat et saisir cette bonne opportunité pour la banque plutôt que de laisser le terrain à Miloud Chaabi”.
En 2008, après le dépôt de la plainte, on laisse même entendre que Chaabi aurait directement corrompu Oudghiri pour pouvoir acquérir le terrain. Une théorie qui n’est pas évoquée dans le dossier d’instruction et qu’il n’est, aujourd’hui, plus à l’ordre du jour.

Les zones d’ombre de l’instruction
Plusieurs questions s’imposent quand on entreprend de faire le tri dans toute cette affaire aux innombrables ramifications. Première interrogation : pourquoi Abdelkrim Boufettas a-t-il mis autant de temps (4 ans) avant de porter plainte et de décider du grand déballage? Selon les propos tenus devant le juge d’instruction, il aurait simplement “manqué de preuves matérielles”. Moyennement convaincant quand on sait que lesdites preuves, même aujourd’hui, reposent d’abord sur de simples témoignages.
On peut aussi se poser la question sur le fait que certains témoins-clés n’ont pas été auditionnés par le juge d’instruction. Les exemples ne manquent pas : les responsables actuels d’Attijariwafa, Mohamed Kettani (président) et Brahim El Jaï (directeur général), pour ne citer que ceux-là, n’ont pas été convoqués. Les autres membres du clan Boufettas, non plus, n’ont pas été auditionnés. Ce qui est pour le moins étrange.
Bien entendu, les lacunes flagrantes de l’instruction laissent planer le doute : et si tout le dossier avait été monté à la hâte dans le seul but de “coincer” l’ancien patron d’Attijariwafa ? Et si Oudghiri, donc, n’était à la base coupable que de “sale caractère et d’excès de confiance” auprès de ses propres employeurs ?
Attendons la suite (le procès à venir, la version Oudghiri quand il se décidera à briser le silence) pour en savoir plus.

EN ATTENDANT LE PROCÈS
Le juge d’instruction
Jamal Serhane. Le magistrat casablancais a brillé à l’époque de la tristement célèbre Cour spéciale de justice (CSJ) où il a instruit tous les scandales politico – financiers de l’époque : CIH, CNSS, Banque populaire. Même après la disparition de cette juridiction d’exception en 2004, il a continué sur les dossiers hérités de cette Cour, comme celui de Laâfora – Slimani. Il a garni son tableau de chasse en chapeautant, à partir de sa quatrième chambre d’instruction de la Cour d’appel de Casablanca, les dossiers les plus célèbres liés à la drogue, au terrorisme… et même à l’affaire Ben Barka.

La partie civile
Abdelkrim Boufettas : le neveu de l’ex-ministre de l’Habitat Abderrahmane Boufettas a déposé plainte le 1er août 2008, où il affirme être victime, entre autres, d’escroquerie et d’abus de confiance. Selon ses déclarations, il aurait subi une machination et des pressions (de la part de l’ex-PDG d’Attijariwafa Bank avec la complicité du notaire Mohamed Hajri) qui l’auraient poussé à brader un bien foncier familial de à Marrakech. On lui aurait forcé la main pour vendre, afin de pouvoir rembourser les différentes dettes dues par quasiment toutes les sociétés appartenant à la famille Boufettas à la banque de l’ONA. Plus grave encore, le plaignant accuse directement le banquier et le notaire d’avoir encaissé et de s’être partagés la somme de 36 MDH (le juge d’instruction la limite à 35 MDH) en pots-de- vin. Etant lui-même le corrupteur, Boufettas représenté par l’avocat Mohamed Naciri, aurait dû être poursuivi si le Parquet n’avait pas usé de son pouvoir d’appréciation en lui fournissant “une excuse absolutoire”. Ses déclarations durant les différentes auditions auprès du juge d’instruction recèlent de nombreuses contradictions. Et, surtout, il a mis plus de trois ans avant de déposer plainte.

Le procureur général du roi
Abdellah Alaoui Belghiti. C’est lui qui a ordonné l’ouverture d’une instruction dans la plainte contre X déposée par Boufettas pour “escroquerie, vol qualifié et abus de confiance”. Malgré les conclusions du juge d’instruction, qui n’a retenu que des accusations de corruption pour le notaire Mohamed Hajri et complicité de corruption pour Khalid Oudghiri, le Parquet semble déterminé à reprendre tous les chefs d’accusation
de base.

Les deux accusés
Mohamed Hajri connaît Khalid Oudghiri depuis le début des années 1990. Le notaire exerçait à Béni Mellal, le banquier dirigeait une agence BMCI dans la même ville. Les deux hommes seraient restés amis depuis, selon les dires de Hajri, qui affirme avoir réalisé plusieurs opérations immobilières pour le compte propre de Oudghiri. Le notaire, aujourd’hui sous contrôle judiciaire, reconnaît être intervenu auprès du patron d’Attijari en faveur de son client Boufettas, mais nie catégoriquement avoir exigé ou encaissé un pot-de-vin contre un tel service. La plus importante preuve matérielle retenue contre le notaire : des chèques initialement émis en faveur des sociétés de Boufettas et dont le montant a été immédiatement reversé sur les différents comptes du notaire. Tenu de s’expliquer devant le juge sur ce point précis, Hajri s’emmêle les pinceaux : tantôt il affirme que c’était de l’argent qui lui était dû par Boufettas, tantôt il prétend que c’est Boufettas qui lui a prêté cet argent. Contre Khalid Oudghiri (qui ne s’est pas présenté devant le juge d’instruction), aucune preuve matérielle ne ressort du rapport de l’instruction, même si ses comptes bancaires ainsi que ceux de sa famille ont été minutieusement épluchés. Le juge estime qu’il a eu néanmoins une “attitude douteuse” dans le traitement de ce dossier de crédit.

Les témoins
Les promoteurs
Miloud Chaabi
est le plus célèbre entrepreneur immobilier cité dans cette affaire. Son tort : avoir acquis en 2006 une partie du terrain objet de la plainte. Un fait que Lhaj Miloud ne remet pas en cause. Il ne nie pas, non plus, que c’est bien Oudghiri qui lui a soufflé l’idée tout en lui accordant le financement nécessaire à cette acquisition. Avec son collaborateur Rachid Haïtam, qui a conduit les négociations avec Boufettas, a aussi été entendu aussi par le juge d’instruction), . Lhaj Miloud précise néanmoins que la banque lui aurait proposé d’autres terrains que celui de Boufettas. Il a quand même choisi ce dernier. Et pour lui, le prix payé (283?MDH) était “correct”, s’appuyant sur les transactions conclues pour les parcelles avoisinantes. Chaabi fait allusion aux familles Alj et Kabbaj, dont les membres ont également été auditionnés par le juge Serhane. Les déclarations de ces derniers ne chargent ni le notaire ni le banquier. Ils mettent en doute, en revanche, la bonne foi de Boufettas, arguant qu’il serait souvent revenu sur des promesses de vente passées avec plusieurs entrepreneurs.

Les banquiers
Ali Benmansour, l’ex-numéro 2 de BCM (aujourd’hui à la retraite) est le banquier le plus important qui a été entendu dans le cadre de cette affaire. Dans sa plainte, Boufettas l’accuse même d’avoir personnellement enclenché la procédure de vente aux enchères de son terrain de Marrakech. Accusation que Benmansour nie en bloc. Son témoignage concorde avec ceux des autres cadres d’Attijariwafa (Omar Leghmari et Mohamed Ghellab) qui expliquent que la procédure était “ce qu’il y a de plus normale”. Mais les cadres bancaires mouillent le président Oudghiri, en soutenant qu’il gérait directement le dossier Boufettas. Et soulignent aussi quelques aspects douteux relatifs à la forme de certains accords établis. En plus des cadres de BCM-Attijari, trois banquiers de la BMCI ont été convoqués par le juge Serhane. Parmi eux :
Aïcha Mehdi et Abdelhadi Andaloussi, respectivement directrice et guichetier de l’agence où Abdelkrim Boufettas avait, en juillet 2005, retiré la somme de 23 millions de dirhams avant de la reverser dans les différents comptes de Mohamed Hajri.

Reconstitution : 35 MDH de pots-de-vin
Cette reconstitution réalisée par nos soins repose sur le croisement des différents témoignages contenus dans le rapport du juge Serhane. Il ne s’agit donc que de la version, non exhaustive, de l’instruction. Le procès en attente peut évidemment révéler de nouveaux éléments. Khalid Oudghiri aussi, le jour où il brisera le silence.

Premier épisode : 13 MDH impossibles à retracer
15 mars 2004.
Bureau du notaire Hajri, en matinée
Vente de 53 hectares du terrain de Boufetas à la société Dyar Marrakech appartenant à Allal Alj et ses associés pour 41.5 MDH. La moitié de ce montant a été remise par chèque au notaire, alors que la deuxième moitié correspond à 4 traites à encaisser sur 20 mois. Le hic : pour que la transaction puisse se réaliser, il faut une main levée sur ce terrain objet d’un litige avec la BCM et dont la vente aux enchères est prévue pour le lendemain.

Même jour. Siège de la BCM à 16h
Le notaire Mohamed Hajri plaide devant Khalid Oudghiri la cause de son client Abdelkrim Boufettas. A l’époque, Boufettas doit à la banque de l’ONA 175 MDH et c’est le notaire qui fait la proposition de payer le quart de cette somme (45 MDH) dans l’immédiat et d’accorder un délai d’un an pour les 130 MDH restants. Selon l’audition du notaire, cette proposition venait des Boufettas et le président Oudghiri ne lui aurait rien promis en retour, se contentant d’avancer “qu’il allait voir ce qu’il pouvait faire”.

Même jour. Café près du siège de la BCM à 16h45
Le notaire rejoint Brahim et Abdelkrim Boufetas pour leur annoncer la supposée proposition de Oudghiri : un pot de vin de 13 MDH (dont 3 MDH pour le notaire) pour annuler la vente aux enchères et signer un protocole d’accord au sujet de la dette. Boufettas dit avoir décliné et “aurait demandé l’aide” de Mohamed Dryef, Wali de Casablanca, et Abdellatif Jouahri, Wali de Bank Al-Maghrib. Quand les a-t-il contactés? Est-ce immédiatement après la supposée proposition crapuleuse du notaire? Et pour leur dire quoi? Boufettas n’a pas donné de réponse précise et l’instruction n’a pas creusé davantage.
Même jour. Siège de la BCM à 19h30
Ali Benmansour, numéro 2 de la banque à l’époque, reçoit les Boufettas dans son bureau. Il est accompagné du directeur du contentieux Mohamed Ghellab. Oudghiri les rejoint par la suite pour souligner à Abdelkrim Boufettass que “ses interventions sont vaines”(ce qui signifie que Dryef et/ou Kabbaj ont bien appelé Oudghiri pour intercéder en faveur de Boufettas- depuis 16h45 ou bien avant? L’instruction ne le dit pas non plus). Selon Boufettas, Oudghiri lui aurait dit aussi qu’il devait “voir avec Maître Hajri”. Un échange que les deux témoins auditionnés (Ibn Mansour et Ghellab) ont juré ne jamais avoir entendu. Pourtant témoin de la scène, Brahim Boufettas, lui, n’a étrangement pas été auditionné pour confirmer ces propos. En tout cas, Oudghiri donne son accord selon les termes proposés par Hajri (45 MDH dans l’immédiat et 130 MDH dans un an).

Même jour. Bureau du notaire Hajri à 22h30
Sur ordre de Oudghriri, Mohamed Ghellab accompagne Abdelkrim et Brahim Boufetas chez le notaire. Hajri rédige l’accord enteriné par Oudghiri deux heures plus tôt. Et si Boufettas venait à faire défaut à échéance, le terrain deviendrait propriété de la banque. Pour renforcer cette clause, Hajri rédige un autre contrat (dit dation en paiement) liant Boufetass à la banque. Le premier document est signé par Ghellab et Boufettas. Ce dernier signe également le second document. Mais celui-là, seul Oudghiri a autorité pour le contresigner. Il ne le fera jamais, et le gardera sous le coude pendant un an.

16 mars 2004. Tribunal de Marrakech au matin
C’est le jour de la vente aux enchères du terrain. Sauf que la Cour ordonne d’y surseoir, sur demande de l’avocat d’Attijari, puisqu’un accord a été signé la veille. Dans la foulée, la banque a aussi accordé la main levée, permettant au notaire de réaliser la vente avec Alj et d’encaisser son produit : 41.5 MDH. Sur cette somme, Attijari recevra 25.4 MDH, et accusera parallèlement réception du transfert d’une dette publique de 19.6 MDH envers Boufettas (l’Etat lui avait acheté un lot en 1999). Total : les 45 MDH exigibles. Il reste donc, dans les caisses du notaire, 16,1 MDH. Selon Boufettas, le notaire s’en gardera 13 en guise de pot-de-vin, dont 10 qu’il est censé reverser à Oudghiri. Sauf qu’on ne retrouve trace de ces montants sur aucun relevé bancaire…

Deuxième épisode : 22 MDH qui changent de main
Mars 2005.
Bureau du notaire Hajri
La date butoir arrive et les Boufettas n’ont remboursé que 35 MDH sur les 130 MDH prévus dans le protocole signé un an auparavant. La banque pourrait théoriquement entrer en possession du terrain. Mais un nouveau contrat est signé, dans lequel Boufettas s’engage à rembourser avant le 20 décembre. Faute de quoi, il devrait vendre trois parcelles du terrain totalisant 340 hectares. Selon Boufettas, Hajri aurait exigé contre cette faveur, une commission de 15 dirhams pour chaque mètre carré vendu qu’il se partagerait avec Oudghiri.

15 avril 2005. Bureau du notaire Hajri
Vente par Boufettas d’un terrain à Casablanca au profit du promoteur Mohamed Benjelloun pour 26 MDH. Le contrat de cette cession ne parle que de 17 MDH et tous les protagonistes avoueront le reliquat a été versé au noir à Boufettas. En tout cas, l’opération ne se déroulera finalement pas et Benjelloun sera remboursé plus tard (cf. 21 février 2006). Boufettas soutient que c’est sur cette transaction que Hajri a ponctionné 23 MDH, qui auraient été reversés à Oudghiri en tant que second pot-de-vin.

8 Juillet 2005. Agence BMCI, CIL, Casablanca
Boufettas et Hajri sont dans le bureau de la directrice de l’agence où ils sont clients. Ils ont trois chèques du notaire au profit de Boufettas totalisant 23 MDH. Mais ce dernier ne sortira pas de l’agence avec une grosse valise remplie de cash. Il se contente d’endosser les chèques. Et quasiment le même montant (22 MDH) sera reversé, toujours dans la même agence, sur les différents comptes du notaire ainsi que celui de son épouse. Pour Boufettas, c’est ce montant qui aurait servi à corrompre Oudghiri. Sauf que là encore, aucune preuve matérielle ne permet de remonter jusqu’à lui.

Décembre 2005. Siège d’Attijariwafa
La banque aurait consolidé à nouveau les dettes de Boufetass. Aux 95 MDH non encore remboursés s’ajoutent les emprunts effectués sur d’autres sociétés, majorant ainsi l’endettement global à 224 MDH. Mais la banque aurait abandonné 15 MDH, pour ramener le montant global de la dette à 209 MDH. Les services de la banque étudient alors sérieusement la possibilité de récupérer le terrain, globalement ou partiellement, et d’éponger la totalité de la dette. Cette décision aurait même été validée en comité au sein de la banque.

Décembre 2005. Siège d’Attijariwafa
Malgré la décision du comité d’Attijariwafa, Oudghiri a d’autres desseins pour les terrains de Boufettas. Il multiplie les contacts avec l’homme d’affaires Miloud Chaâbi pour le mettre sur la piste de l’acquisition de ce bien foncier. Il met même des cadres de sa banque à la disposition du groupe Chaâbi pour faciliter le contact entre le représentant de l’entrepreneur immobilier et la famille Boufettas. Les négociations ont eu lieu au cabinet du notaire, mais aussi dans le siège de la holding de Chaâbi.

21 février 2006. Bureau du notaire
Boufettas signe un contrat de vente du terrain avec le représentant légal du groupe Châabi, Rachid Haïtam, pour le prix de 283 MDH. Selon le plaignant, c’est la banque qui aurait trouvé l’acheteur et fixé le prix de manière à récupérer sa dette de 209 MDH. Sur les 283 MDH, 26 MDH auraient été prélevés pour rembourser Mohamed Benjelloun sur la vente du terrain de Casablanca qui n’a pas été réalisée, et qui aurait servi à financer le supposé pot-de-vin de 23 MDH retiré le 8 juillet 2005 à la BMCI.


Wanted. Le silence de Oudghiri
L’ancien patron d’Attijarwafa a réussi l’exploit de basculer du statut de coqueluche du Makhzen économique à celui d’ennemi public numéro 1. Il est sous le coup d’un mandat d’arrêt et risque d’être condamné par contumace pour complicité de corruption. Une accusation qui peut lui valoir jusqu’à dix ans de réclusion criminelle et 100 000 dirhams d’amende. Khalid Oudghiri serait aujourd’hui entre la France et le Canada, après avoir quitté la direction de la banque Al-Jazira en Arabie Saoudite en juillet 2009. Pour ses détracteurs, il aurait reproduit avec son dernier employeur les mêmes “erreurs” qu’avec ses patrons marocains. En gros, c’est son “sale caractère” et son excès de confiance frôlant l’arrogance qui seraient derrière son licenciement par les Saoudiens. Pour ses défenseurs, c’est l’éclatement de l’affaire Boufettas et la cabale menée contre lui à partir du Maroc qui expliqueraient son départ d’Al-Jazira Bank. “Ses employeurs marocains n’ont pas accepté qu’il puisse réussir ailleurs. D’autant que Oudghiri a continué de les narguer en débauchant certains de ses anciens collaborateurs d’Attijari. Ils ont alors tout fait pour le décrédibiliser”, expliquent les pro-Oudghiri. Mais décrédibiliser le banquier est une chose, et lui coller un procès avec des charges aussi violentes que possible en est une autre. Entre les deux, il y a tout un monde. Jusqu’ici, Khalid Oudghiri n’a pas pipé mot sur cette affaire. Il se tait. Injoignable, introuvable, silencieux. Cela cadre finalement assez bien avec le profil de l’homme, qui préfère agir en coulisses, comme il l’a fait pour sauver son fauteuil à plusieurs reprises du temps où il régnait sur Attijariwafa. La rumeur lui prête par ailleurs l’intention de confier, dans la même discrétion, sa défense au célébrissime avocat français Jacques Vergès. Contacté par TelQuel, le cabinet Vergès affirme ne pas connaître ce dossier.

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